15 octobre 2005

dernière journée 15.10





Je vous écris de Puyo ce jour le 16 Octobre, où je suis de retour de tanguntsa:
Je date ce post d´hier car je vais narrer la dernière journée, celle du 15.10:

Le matin, j'étais seul dans ma case plongé dans de grandes méditations du genre "la relation entre l'Homme et la nature", je me remémorais Rousseau et sa perception de l'Homme sauvage et la mienne au regard des shiwiars (loin d'être des sauvages à mes yeux): Je parlais dans les jours précédents de jardin d'Eden, cela est vrai au premier abord quand on ressent l'harmonie reignant dans cette communauté tant entre les personnes (aucune agressivité et aucun conflit en une semaine) et tant entre ces hommes et la nature...
Mais cela n'exclut nullement la rudesse de leur vie (Victor un des hommes est en pleine crise de palludisme), Gonzalo le chef se désole de l'absence de médicaments, leur pharmacie a besoin d'être renouvelée... et moi de m'en vouloir d'avoir constitué une pharmacie à mon seul usage, j'ai bien mes tablettes de malarones, et je n'ai pas pensé à acheter des traitements anti palludisme !
Et en plus quand je vois ces hommes entièrement dépendant de la forêt et de la rivière, et que la nourriture se livre à l'état vivante, et que pour ma part quand je la consomme je tombe malade comme un chien, dire qu'un homme de mon espèce ne peut plus se nourrir naturellement sous peine de graves maladies faute d'immunité, il n'y a plus aucun doute qu'au regard de cette situation, où nous sommes plus dépendant de nos technologies et substances artificielles et de la nature industrialisée (l'agriculture intensive), que nous avons d'ores et déjà muté... la nourriture que nous consomons rendrait malade un de ces indigènes... Et dire qu'à Paris quand j'achète de la nourriture amazonienne, elle se présente en ampoules ou en gélules !!!

Puis après cette profonde méditations, je fus tiré de ma somnolence par Gonzalo:
En effet toute la communauté s'est mis à préparer une fiesta à tout casser: Même les quicuas de Shonas allaient venir se joindre à nous.Tous se sont activés et ont ramené à ma plus grande surprise, une énorme sono Peavey, un téléviseur Sony, un lecteur DVD Sony, un appareil photo numérique sony et un carton plein de DVD: Rambos, Terminator, Commando bref....
Le tout avec des autocollants USAID collés sur chacun de ces objets.
Tout cela fut un très généreux don d'une organisation dont je n'ai jamais entendu parler: United State of America International Development !

Et puis tous les hommes sont apparus parés de leurs parures faites de graines rouges et noires, le visage maquillé de rouge et de noir (anacondas, boas, jaguar ect...)
Gonzalo trônait sur son tabouret, près de son pilier où sont accrochés son fusil, sa sarbacane, ses pots à curare, avec son sceptre fait d'une courte lance en bois noire.
Pascual derrière le micro de la sono de 1500 watts déclamait des remerciements à mon endroit, ce qui m'a énormément ému et puis chaque homme est venu me parer de ces bijoux d'apparats faits de graines rouges et noires, et puis on m'offrît une douzaine de splendides céramiques: bol, coupe à "Chicha" (je ne sais comment écrire ce terme), coupelle...
Les femmes m'ont également remercié en me demandant de promouvoir leur art grâce â ces présents (ce sont elles qui ont réalisé ces céramiques!) qu'elles considèrent comme objet d'arts. Etant moi même "artiste des images", il était ma mission de faire cela:

Là j'ai compris que l'enjeux de leur projet IKIAM est loin d'être financier, mais culturel. En adoptant cet occidentalisme, les shiwiars ont compris que si ils arrivaient à définir un territoire culturel, ils seraient reconnus comme ethnie indépendante et comme partie du patrimoine culturel équatorien leur garantissant par là même, une indépendance relative et une reconnaissance politique par le biais de leur confédération: En promouvant au niveau international leur culture, ils se font reconnaître comme ethnie à part entière et se positionnent au regard d'autres communautés indigènes plus puissantes comme les quichuas qui sont devenus nationalistes et réclament leur indépendance sur leurs territoires....
Le gouvernement équatorien valorisant l'industrie touristique en communiquant sur sa diversité ethnique amzonienne, il y alors une convergence d'intérêts dont les shiwiars se servent pour se garantir une paix et une indépendance sur leurs terres ancestrales qui leur ont été rétrocédées par cet état...

La présence de ces objets offerts par USAID pourrait laisser présager du pire, mais je suis assez rassuré quand j'ai vu se dérouler cette fiesta dans le plus pur style "a-shuar" tel que narré dans "Les lances du crépuscule" de Philippe Descola...
La grande évolution est que désormais ces évènements sont largement sonorisés:
Le groupe électrogène offert fût utilisé pour la première fois ce soir là...
le vacarme a du faire fuir le gibier alentour pour trois jours...

N.B: je vous invite à relire les post précédent de cette semaines que je vais compléter et corriger, en effet des erreurs de transcriptions sont présentes:
Un exemple "aras appprivoisés" est devenu "rats appprivoisés"...
les post ont été faits oralement sur boite vocale avec un téléphone satellitaire dont la connexion n'est pas toujours fiable, à cela vous rajoutez la distorsion du répondeur et voilà le résulat, mais au moins cela vous a permis d'être informés des faits principaux.
Quand je serai à Quito le 17, vous aurez les images...

2 commentaires:

Pascal Languillon a dit…

Bonjour Valéry,

Le récit que tu viens de faire est selon moi un sujet de discussions très intéressant, car il pose bien des questions. Lorsque j’étais au sein de la communauté pour les conseiller quant au développement de leur projet touristique, la communauté m’avait fait part de son souhait d’avoir la télévision, ce qui m’ait apparu comme une quasi hérésie. Quand je leur ai dit que les touristes ne voulaient surtout pas voir de télévision en pleine Amazonie (quel manque d’exotisme!), ils m’ont répondu que ce n’était pas pour les touristes, mais pour eux. Je t’avoue que je ne savais pas quoi répondre. J’étais un peu perplexe. Je le suis encore aujourd’hui.

Ma première réaction, partagée par mes amis et quelques visiteurs après nous, est d’être quelque peu sceptique quant à cette intrusion technologique dans leurs vies. Evidemment, c’est Pascual, vivant à Puyo et au contact de toute cette modernité qui a eu l’idée de demander à USAID ce don. J’ai du mal à croire qu’ils ont accepté de financer cela, et pourtant, ils l’ont fait ! Ce qui est malheureux, à mon avis, c’est que la télévision ne va leur servir qu’à ingurgiter un message occidental (américain) plutôt stupide (Rambo, Terminator etc / si seulement ils pouvaient voir du Lars Von Trier J), leur donnant une vision de notre monde assez grotesque…

Tu sais que je partage pourtant ton avis sur le fait qu’il est étrange de parler d’ « acculturation », car le propre de la culture est d’évoluer, qu’il ne sert à rien d’enfermer les peuples sous des cloches artificielles crées par nos bons sentiments romantiques… mais tout de même. La sono de 1500 W et la télévision, à Tanguntsa, cela révèle presque de l’anachronisme... Et le bruit du générateur diesel, le « vacarme » dont tu parles… c’est exactement ce que j’essayais de prévenir. En vain. Laisse moi quand même te dire que je pense que la plupart des touristes seraient vraiment déçus de trouver ce matériel hi-fi sur place, et d’entendre le bruit du générateur au lieu d’écouter la symphonie de la forêt ! Je l’ai répété à Pascual plusieurs fois, mais il ne semble pas s’en inquiéter (pourtant des touristes m’ont dit avoir « adoré leur séjour, sauf la télévision et les films stupides que les indiens regardaient ! »). Tu vas peut être me répondre que leur ôter la télévision, c’est rentrer dans le jeu de ceux qui veulent laisser les indiens sous cloche… et tu auras quelque part raison. Après tout, si ils sont heureux comme ça… si ça les aide à vivre mieux… ? Mais est-ce que « Rambo » va vraiment les aider à vivre mieux ?

Mon parti pris pour ce projet d’écotourisme était de montrer la réalité de la vie dans la forêt, de ne pas folkloriser leur culture, de la montrer telle qu’elle est aujourd’hui : à la croisée des chemins, entre vie traditionnelle, ancestrale, pratiquement inchangée depuis des siècles et l’arrivée d’outils qui les aident à mieux vivre (le moteur pour le canoë, le fusil pour remplacer la sabarcane, les médicaments contre le paludisme, et maintenant les avions…). Ainsi, le touriste pourrait aller découvrir la « vraie vie » pour un peuple d’Amazonie en 2005. Je pense que ce pari est réussi… Pourtant, j’avoue que je m’inquiète un peu par moments de l’évolution que Pascual veut faire prendre à sa communauté… Si tu me dis maintenant que la fête était plus folle grâce à cette sono et que ça rend tout le monde heureux, et bien tant mieux…

Mais il faut se rendre à l’évidence : alors que, par ras-le-bol de notre société industrialisée à outrance, nous recherchons à nous ressourcer auprès de la nature et au contact des peuples premiers, ces derniers sont fascinés par notre richesse et notre technologie et souhaitent y accéder, à n’importe quel coût. Si certains d’entre nous recherchent à « revenir à des choses simples », l’immense majorité des habitants des pays du tiers monde cherchent à « s’occidentaliser ».

J’ai eu la même expérience récemment aux Comores : la population détruit allégrement son habitat traditionnel (pourtant très beau à nos yeux et gage d’authenticité et de revenus touristiques), pour construire des bâtiments en parpaings très moches mais plus confortables. D’après leurs propres aveux, ils souhaitent « faire comme nous ». Mais nous nous souhaiterions qu’ils restent ce qu’ils étaient. Je trouve quand même que l’uniformisation du monde a quelque chose de terrifiant par moments…

Qu’en penses tu Valéry ? J’avais fait des remarques à Pascual pour la télévision en lui disant de ne pas l’emmener dans le village… Serais-tu prêt à appuyer ma démarche et lui faire part de cette réflexion (à force il va commencer à écouter ?), ou penses tu au contraire que c’est une bonne chose, et que ça ne va pas poser de problèmes d’attractivité pour le projet touristique ? Enfin…. Je crois qu’il est trop tard. Maintenant qu’ils ont cette télévision, on ne va pas leur enlever. Mais si seulement ils pouvaient regarder des documentaires au lieu de regarder Stallone !

The shiwiars project a dit…

Bien dit Pascal et j'en ai effectivement parle a pascual, il m a repondu que les adultes detestaient ces films, ce qui est en partie vraie. puis j'ai parle des enfant, qui eux n'ont pas les outils critiques shiwiars pour faire le choix de ne pas aimer, et que plus tard ils pourraient rejeter leur propre culture. Cela l'a apparemment effraye, je lui ai dis que sa communaute est comme toute societe, si les parents shiwiars transmettent leurs outils critiques, ils finiront par faire le meme rejet en connaissance de cause.
En clair ce pb est ambivalent, il renforce par opposition leur parti pris culturel et la revendication de leur territoire culturel propre, comme nous les francais face aux americains, avec leurs modestes moyens...
mais le revers de la medaille est egalement l'inverse, le rejet de cette tradition par les jeunes generations...
Pascual est entre deux chaises au niveau identitaire, et je lui ai expliquais que l'equilibre individuel entre ces deux cultures qu'il a su trouver ne pourrait s'appliquer a chacun car chacun est different...
Et au regard de la politique choisie par le shiwiars (la reconnaissance de leur ethnie par sa culture) c'est un enjeux de taille.
Par ailleurs, J'ai vu la meme chose a Bali et les balinais n'ont fait aucune concession a la culture occidentale si ce n'est de la confiner a kuta dans le sud de l'ile au seul usage des touristes...
Ubud a su rester balinais et au nord cela est encore plus fort...
je crois que la raison principale et le fort mysticisme des balinais dans leur vie quotidienne et le scrupuleux respect des preceptes religieux.
J'espere que la cosmologie shiwiar leur servira comme immunitaire tout aussi efficace face a ces daubes americaines...